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La tour du château, écrin d'un trésor...

 

Du temps où la tour du château fut l’écrin

d’une étonnante et précieuse bibliothèque…

 

 

Il est de notoriété que Robert Maisonneuve est un passionné d’Histoire, à plus forte raison quand celle-ci concerne son village et le pays de Rivière-Basse. A son tableau de chasse s’inscrit donc, dernièrement, la revue Pyrénées d’octobre 2015. Revue dans laquelle se trouve un article écrit par Pierre Sarthoulet et consacré à la bibliothèque du château de Labatut-Rivière.

C’est en décembre 2014, au hasard de la parution d’un catalogue réservé aux bibliophiles avertis, qu’une collection émanant de la bibliothèque du comte Louis de Germon fut mise en pleine lumière, dans la librairie parisienne Clavreuil.

Le fonds de cette remarquable bibliothèque devrait actuellement se trouver à l’Abbaye de Tournay. Nouveau monastère, construit dans les années 50, dans lequel a migré la communauté monastique lors de l’abandon de l’Abbaye de Madiran, elle-même reconvertie depuis en hostellerie et maison des vins de Madiran.

Le château, dont nous connaissons l’actuelle agonie, fut une belle demeure si l’on en juge par la description qui en fut faite par Madame Pierre de Germon née Juliette Douvier, belle-fille de Louis de Germon, dans un courrier que celle-ci adressa en 1998 à Madame Navailh, historienne et membre de l’association « Les amis du château ». Si la tour était ornée de magnifiques ouvrages reliés, d’autres lieux n’étaient pas en reste. Notamment la salle à manger, avec ses superbes panneaux peints représentant la vie de Don Quichotte, ou les couloirs dans lesquels se trouvaient des colonnes sculptées et des chapiteaux provenant de l’Abbaye de la Case-Dieu qui appartenait au châtelain…

Enfin, et pour l’anecdote, dans la toute dernière photo que vous trouverez au bas du document, nul doute qu’un certain métayer qui se trouve au côté du comte de Germon fait lui aussi partie d’un album cher à une famille labatutoise…

C’est donc à la découverte de cette saga, familiale autant que bibliophilique, que nous invite Pierre Sarthoulet, au fil de sa plume.

Bonne lecture !

Alain Frugier

 


Nota Bene : l’article ci-après, extrait de la revue Pyrénées n° 264, est ici repris in extenso,

tant pour la partie texte que pour les photos qui l’agrémentent.

 

La bibliothèque du château de Labatut-Rivière

 

PAR PIERRE SARTHOULET


 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le 12 décembre 2014 paraissait à la librairie parisienne Clavreuil un catalogue à prix marqués intitulé Une collection, Hautes-Pyrénées et alentours. Il avait été annoncé précédemment en quatrième de couverture en tant que "la bibliothèque pyrénéenne du comte L. de G". Ce catalogue aux belles illustrations nous proposait outre les grands classiques des Pyrénées, dans des conditions remarquables de reliures, un certain nombre d'ouvrages fort rares. Il intrigua les amateurs, piquant la curiosité quant à la provenance d’un ensemble non seulement d'une grande cohérence mais aussi d’une qualité bibliophilique exceptionnelle pour des ouvrages régionalistes. Mais qui était ce "comte L. de G.", inconnu de la génération actuelle de bibliophiles ? D'où pouvait provenir cette importante collection oubliée ?

Nous avons découvert qu'elle provenait d'un très important ensemble familial, accumulé sur plusieurs générations. Cette bibliothèque dormait dans la tour moyenâgeuse du château de Labatut-Rivière, près de Maubourguet, dans le pays de Rivière-Basse, tout au nord des Hautes-Pyrénées, aux confins de la Bigorre, du Béarn et de l’Armagnac.

Le château de Labatut-Rivière est resté dans la même famille, celle des vicomtes de Labatut, depuis les années 1100 jusqu'à la vicomtesse Anne-Henriette de Labatut-Rivière qui vend, le 22 juillet 1776, titre et château à Bertrand de Fondeville, seigneur de Marignac, originaire de Saint-Mamet, près de Bagnères-de-Luchon. Ce très riche négociant en import de laines et export de mules avec l'Espagne, bien que noble, n’a jamais cessé son juteux commerce. Il finit assassiné le 11 janvier 1781 par un concurrent rival sur la route de Marignac, à Saint Béat, alors qu'il rentrait en compagnie de Pierre-Clair de Fondeville, son fils. Dès lors, Pierre-Clair, son épouse née Alexandrine-Angélique de Gémit de Luscan, ses enfants et sa mère, quittent Saint-Mamet, Marignac et le Luchonais. Ils rejoignent Rose Marquette, sœur de Pierre-Clair, mariée à Tarbes à Joseph Salles de Hys. La famille s’installe chez elle au château de Labatut-Rivière. Pierre-Clair, vicomte de Labatut et abbé laïque du même lieu, baron de Montagnan, réside souvent aussi å Tarbes, dans une belle maison de maître de style bigourdan qu'il s’est fait construire, située au numéro 73 de la rue des Grands-Fossés, actuelle rue du Maréchal Foch.

En 1789, il devient vénérable de la loge de la Paix, d'où son rôle au moment de la Révolution. De chef de la garde nationale en 1789, il devient, en 1790, maire de la ville. C’est donc par l'entremise de la franc-maçonnerie tarbaise qu'il participe, avec le marquis de Gontaut et Bertrand Barère, à l'élaboration du puzzle qui fit de la Bigorre et de fractions de pays voisins le département des Hautes-Pyrénées. Il en sera le premier président du Conseil général, dont il est un des fondateurs.

Sous le Consulat, l'Empire et la Restauration, il cumule les mandats de maire de I.abatut et de président du Conseil Général, jusqu'à sa mort en 1829.

Pierre-Clair de Fondeville était un homme politique modéré, cultivé, éclairé et tolérant. Ses titres de noblesse ne l'ont aucunement gêné dans la traversée de la Révolution et des régimes suivants. Ses relations avec l'inflexible Bertrand Barère, l’ "Anacréon de la guillotine", semblent même avoir été bonnes.

Par la suite, en l'absence de successeurs mâles, le château sera transmis plusieurs fois par les femmes. Ainsi la famille résidant au château va changer de nom aux grés des mariages. Marquette, dernière des Fondeville, épouse jean-Placide de Lassere de Castelmore. La dernière des Lasserre de Castelmore, Béatrix, épouse Ernest de Gerrnon. Et c'est la bibliothèque de leur fils qui va nous intéresser : le comte Louis de Germon, marié à Bernadette, fille du comte Riant, de l'Institut.

Ils auront de nombreux enfants et c'est leur fille Françoise de Germon, épouse Latournerie, qui hérite du château dont elle se désintéresse. Sa fille Paulette Latournerie, épouse Aries, abandonne totalement le château et finit par le vendre en 1980. Le nouvel acquéreur paraît avoir complètement oublié cet achat. Conséquence de cette triste succession de propriétaires : la ruine de l’imposante demeure. Actuellement, sous son toit effondré, le château semble irréparable et l'on peut découvrir ouvert à l'air libre un magnifique escalier qui jadis fut intérieur.

C’est dans la lignée bi-séculaire de cette famille que nous allons rencontrer les deux bibliophiles, artisans essentiels de l’importante bibliothèque familiale.

Pierre-Clair de Fondeville, vicomte de Labatut, est l'initiateur de la bibliothèque qu'il installe dans la tour médiévale du château. Il s’agissait d'ouvrages du XVIIIème et du début du XIXème siècle, généralement reliés en pleine basane à ses armes, apposées au moyen d’un petit fer sur le premier plat. Ses armes d'alliance représentent le blason des Fondeville joint à celui de son épouse Gemit de Luscan, les deux surmontés de la couronne comtale.

Outre ce fer, sur d'autres exemplaires, on peut trouver son ex-libris gravé, illustré des mêmes armes d’alliance et de la même couronne, mais agrémentées d’une guirlande florale. Dans le catalogue figurait un exemplaire du Voyage dans les Pyrénées Françoises de Jean-Pierre Picqué dans l’édition de 1789, avec ces armes en super libris. On se souvient qu'il y a plusieurs années on pouvait voir à la librairie paloise Clemenceau un lot de livres du XVIIIème siècle de cette même provenance dont les reliures pleine basane portaient les mêmes armes. Nous avons le souvenir de beaux volumes in-4°, issus de l'Histoire Naturelle de Buffon avec les armes sur le premier plat et de 65 (sur 70) volumes des Œuvres complètes de Voltaire dans l'édition de Kehl, dont les dos portaient en pied et les plats en super libris le même petit fer de Pierre-Clair de Fondeville. Dans ce lot, un certain nombre d'ouvrages présentaient soit les armes grattées, soit dissimulées sous un cache collé ; maquillage avant permis aux volumes une tranquille traversée révolutionnaire.

Sans être bibliophiles, les Castelmore insèrent dans l'importante bibliothèque de façon itérative certains livres contemporains.

Le comte Louis de Germon, né en 1865, hérite du château. Il sera le deuxième important bibliophile de la famille. Il va enrichir la bibliothèque de Labatut-Rivière de façon magistrale. Peut-être subit-il l'influence de son beau-père le comte Riant, de l'Institut, un des plus grands érudits et bibliophiles de son époque. Un certain nombre de volumes provenant de la bibliothèque de son beau-père figuraient dans le lot de la librairie Clemenceau, ainsi que dans ce catalogue. Dans ce dernier figuraient deux ouvrages de cette provenance prestigieuse. L’un relié "demi-maroquin rouge du levant, le dos à nervures orné de son monogramme surmonté de la couronne comtale" comportant l’ex-libris au verso du premier plat. Un second, de même provenance, ne possédait que l’ex-libris, "étiquette de cuir rouge filetée d’or où se lisent, d'or aussi, les mots : Bibliothèque de M. le comte Riant".

Après des études chez les jésuites et un cursus au lycée Louis-le-Grand à Paris, le comte de Germon revient sur ses terres à Labatut. Il prend la plume. Avec le vicomte Henri Begouën, sous le pseudonyme de Noël Loumo, il publie chez Vannier à Paris en 1836 : Vers de couleur. Il publie en 1896 à la Société Historique de Gascogne les Mémoires du Marquis de Franclieu (1680-1745). Il en rédige l'importante introduction de 25 pages. Notons que la famille de Franclieu résidait au château de Lascazeres, voisin de Labatut-Rivière de quelques kilomètres. Il sera aussi le rédacteur avec L. Polain des trois volumes du Catalogue de la bibliothèque de feu M. le Cte Riant, de l’Institut dont la vente se fera en 1896 pour la première partie (Les ouvrages concernant la Scandinavie, soit 2641 numéros) et en 1899 les deux dernières parties (deux volumes comprenant en tout 5192 numéros !). L’ensemble des trois catalogues de vente de la bibliothèque du beau-père comprend 7833 numéros !

Opulent collectionneur, Louis de Germon faisait superbement relier à Paris, où son épouse possédait un hôtel particulier boulevard Haussmann, beaucoup d'ouvrages anciens achetés brochés. Ces reliures « postérieures » sont souvent signées Canape ou surtout Stroobants.

Ce dernier reprend en 1904 l'atelier de Victor Champs situé 4, rue Gît-le-Cœur. Les couvertures d’origine sont généralement conservées. La qualité de reliures non signées de beaucoup d’autres ouvrages dissimule toujours de grands faiseurs. De façon inconstante, Louis de Germon fait apposer en pied du dos son très élégant monogramme L.G. surmonté de la couronne comtale a neuf boules.

Le comte de Germon fut aussi un très actif membre des Hospitaliers de Notre-Dame de Lourdes. D’où, en fin de catalogue, un important et rare ensemble de soixante numéros concernant la ville de Lourdes et les Apparitions. Ces livres, généralement reliés de demi-percalines à la bradel pour la plupart signées Stroobants, sont pour beaucoup très rares, voire inconnus, des bibliophiles lourdais.

De ses dernières années, il laisse dans sa famille le souvenir d'un homme reclus, vivant constamment dans l’immense bibliothèque de la tour ronde. Dans ce refuge, il n'acceptait que la compagnie de sa petite-fille et lui abandonnait les ouvrages d’une bibliothèque pour enfant ayant déjà servi aux précédentes générations. Sagement assise dans un fauteuil à sa taille, la petite Paulette respectait la condition impérative d`un silence absolu.

Cette misanthropie explique peut-être l'absence d'envois ou de dédicaces de ses contemporains qui pourtant auraient pu connaître le comte de Germon, tels Henry Russell, Henri Beraldi, Jean-François Bladé ou son voisin l'abbé Duffourc. Mêmes les ouvrages du Comte Begoüen, avec lequel il collabora, sont presque tous vierges de dédicace.

Voila donc l’origine de ce catalogue de livres bibliophilique sur les Hautes-Pyrénées, mis en vente par cette grande librairie parisienne. Cette bibliothèque nous réservera-t-elle de nouvelles surprises ? Sa dispersion est-elle achevée ?

Émettons enfin un vœu patrimonial, sans doute illusoire : la restauration du château de Labatut-Rivière, éminent bâtiment de l’histoire régionale qui ne mérite pas sa ruine.

 

Remerciements à Mme Paulette Aries, petite-fille de Bernadette et Louis de Germon

pour nous avoir confié ses souvenirs familiaux avec une grande courtoisie.

 

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